C'est une histoire bouleversante que le public a pu découvrir ce week-end, à l'occasion de la 32e édition du festival international des Écrans de l'aventure, organisé par la Guilde et la ville de Dijon. Un récit qui vous serre la gorge et étreint le cœur. Varlam (Rivages, 2023) de Michaël Prazan, ou la métaphore d'une survie dans des conditions improbables. Au cœur de l'hiver sibérien, teinté d'un ciel bleu impeccable, alors qu'il tourne un documentaire sur les vestiges des camps du goulag de la Kolyma, avec l'historienne Assia Kovriguina, le documentariste découvre un petit chat tigré abandonné, affamé et abîmé par les morsures du froid. Avec son équipe, ils décident de le sauver et lui donnent le nom de Varlam, en hommage à l'auteur culte Varlam Chalamov, rescapé des camps et auteur des Récits de la Kolyma.
L'animal est dans un état pitoyable, poisseux, amputé des pointes d'oreilles, gelées par le froid, couvert de griffures et agité de tremblements irréfrénables. Une grande incertitude pèse sur ses chances de survie. « Au bout de quatre heures de voyage, la cataplexie dans laquelle il s'était plongé ne s'étant pas atténuée, il semblait encore balancé entre la vie et la mort », écrit-il dans Varlam, carnet de voyage qui relate cette épopée sur les traces d'un des chapitres les plus sombres de l'histoire de la Russie.
Au fil des jours, le petit « animal amorphe, choqué et frissonnant » reprend des forces, mais « ses yeux sont remplis d'une tristesse infinie ». Alors que le cinéaste poursuit son travail documentaire, il porte le chaton contre son cœur, ne sachant pas encore que ce signe du destin sera le fil conducteur qui va guider son voyage à travers les horreurs du passé. « Je le caresse et me mets à lui parler tout bas. Ses muscles se détendent sous ma main. Un mince ronronnement jaillit de ses entrailles. Il tourne sur lui-même, se frotte à ma joue, puis se met en boule, ferme les yeux et s'endort contre moi sur l'oreiller. »
Un compagnon de route
Michaël Prazan n'affectionne pas particulièrement les chats, préférant les chiens. Mais il va découvrir les ressorts de la mémoire et de l'intelligence féline, nullement conditionnée par la race, au contraire des toutous, mais principalement par le vécu et les expériences. Varlam devient son compagnon de route, allongé sur la plage avant de la voiture, où il fait chaud, ou sur ses genoux. La nuit, dans les auberges où l'équipée fait escale, il faut parfois le cacher car il ne connaît pas l'usage de la litière. Ensemble, les deux complices vont traverser les vestiges des temps sombres, Prazan documentant l'Histoire, Varlam devenant ce symbole de survie et d'espoir au milieu de l'inhumanité.
À chaque étape, le petit chat est là, ombre protectrice et rappel constant que, même au cœur de la cruauté humaine, la compassion et l'espoir peuvent surgir tels des miracles tissés par le destin lui-même. Michaël Prazan est encore profondément ému lorsqu'il en parle : « Le fait de l'avoir trouvé en train de mourir m'a profondément touché. Et, quand on sauve un animal, on se sent investi d'une mission. S'il en était mort, je ne m'en serais pas remis. J'étais pris de cette responsabilité vis-à-vis de lui et très vite il m'a donné au quotidien des marques d'affection. Au milieu du tournage, il était une forme de respiration apaisante et d'attention constante qu'on devait lui prodiguer pour qu'il ne nous meure pas entre les mains. Au bout d'un mois de traversée, les liens étaient noués, même si je cherchais encore à le faire adopter. Mais l'attachement était déjà là. »
Et c'est à Paris, après des traumatismes et complications qui semblaient sans fin, que, lentement, à force de patience et de soins, le petit miraculé revenu de l'enfer a accompli sa renaissance. Il est même devenu joueur et très bavard, déployant une palette de sons pour exprimer ses émotions et les communiquer. Pour son sauveur, tout est devenu très compliqué. « Je ne peux plus partir quelque part sur un coup de tête. Mais nous sommes tellement attachés l'un à l'autre que, quand il n'est pas avec moi, je m'inquiète, il me manque. » Sans cette rencontre inattendue avec un chat abandonné, l'auteur avoue qu'il n'aurait pas écrit ce livre. « Il m'a motivé. Il fait partie de l'histoire et, d'une certaine manière, j'avais un scrupule à ce qu'il ne soit pas dans le film. Nous n'avons pas eu la présence d'esprit de le filmer quand nous étions en tournage. Ce livre est une séance de rattrapage. Il a été l'occasion de raconter cette relation particulièrement surprenante avec un chat et d'introduire des moments de respiration, par rapport à l'histoire du goulag, aux horreurs qui sont racontées et au voyage sibérien dont il a été partie prenante. »