• LES YEUX DU LOUP

    " Mon premier amour a les dents jaunes. Il entre dans mes yeux de deux ans,
    deux ans et demi. Il se glisse par la prunelle de mes yeux jusqu'à mon cœur de
    petite fille où il fait son trou, son nid, sa tanière. Il y est encore à l'heure où je
    vous parle. Aucun n'a su prendre sa place. Aucun n'a su descendre aussi loin. J'ai
    entamé ma carrière d'amoureuse à deux ans avec le plus fier amant qui soit. Les
    suivants ne seraient jamais à la hauteur, ne pourraient jamais l'être. Mon premier
    amour est un loup. Un vrai loup avec fourrure, odeur, dents jaune ivoire, yeux
    jaune mimosa. Des taches d'étoiles jaunes dans une montagne de pelage noir. 
    Mes parents sortent en criant de la roulotte, c'est la nuit, les autres roulottes, une
    à une s'éclairent, tous en descendent, le clown, l'écuyère, le jongleur , les
    femmes, les autres enfants, tous en chemise de nuit, en pyjama ou à moitié nus,
    ils m'appellent, s'accroupissent sous les camions pour voir si je ne m'y suis pas
    cachée par jeu et ensuite endormie - c'est déjà arrivé plusieurs fois -, ils
    s'éloignent sur la place du village, appellent encore, n'appellent plus mais
    hurlent, des fenêtres commencent à s'allumer aux maisons voisines et des gens
    se fâchent, crient au tapage nocturne, menacent des gendarmes. C'est ma tante
    qui me trouve. Elle court aussitôt de l'un à l'autre, impose le silence, fait signe 
    qu'on la suive sans bruit, surtout sans aucun bruit : voilà le cirque au complet qui 
    s'approche de la cage, la porte est entrouverte, je suis allongée sur la paille dorée
    à l'urine et j'ai les yeux fermés, ma petite tête de deux ans appuyée contre le
    ventre du loup. 
    Je dors. Je dors d'un sommeil limpide et bienheureux. Le loup venait des forêts
    de Pologne. On l'exposait pour attirer les spectateurs pendant l'installation du
    chapiteau. Il n'entrait dans aucun numéro. Un loup ça ne se dresse pas. Les gens
    emmenaient leurs enfants voir le prince noir des contes de fées, la brute superbe.
    On ne leur disait pas la vérité : que ce loup était plus aimable qu'un lapin, que
    l'écuyère lui donnait à manger dans sa main et que rien de grave, pas même un
    grognement, n'était jamais sorti de la montagne de fourrure et d'étoiles. On avait
    accroché un écriteau en lettres rouges au dessus de la cage : loup de la région de  Cracovie. Les gens étaient plus effrayés par la pancarte que par la bête assoupie
    au fond de la cage. Mais ils étaient contents, ça leur suffisait comme preuve. Ce
    sont les noms qui font peur. Les choses sans les noms ce n'est rien, pas même
    des choses. 
    Donc toute la tribu est là, en demi cercle devant le tableau de la petite fille au
    loup. D'accord il n'est pas dangereux mais, quand même, il y a des limites, mon
    père s'approche, entre dans la cage et quand il va pour me saisir, le loup redresse
    la tête, seulement la tête, aucun mouvement du ventre ou des pattes, comme s'il
    souhaitait ne pas me réveiller et il se met a grogner pour la première fois, à
    montrer ses dents jaunies. Nouvelle tentative de mon père, un grognement plus
    fort, plus net, et les dents qui se découvrent jusqu'aux gencives. Mon père
    recule, rejoint les autres. On discute, on réfléchit. Le dompteur dit : c'est mon
    métier, j' y vais. Même réaction, la mâchoire qui claque. On choisi d'attendre. 
    Les heures s'écoulent, silencieuses. Ils sont tous là, grelottant de froid devant la
    cage, guettant l'instant ou le loup va s'endormir. La scène dure jusqu'au matin.
    Jusqu'à l'aube le loup veille sur mon sommeil. Lorsque, caressée par  les
    premiers rayons de lumière froide, j'ouvre mes yeux, m'étire et commence à me
    mettre debout, il s'écarte doucement et va à l'autre bout de la cage, gagner un
    repos mérité. Je ne sors pas tout de suite. Je regarde les autres derrière la grille,
    la pâleur de leurs visages, je ris, je chante, toute rafraîchie par ce sommeil
    immaculé. On m'empoigne, deux claques sur les fesses et on me boucle une
    semaine dans la roulotte. 
    Depuis on me surveille. On vérifie dix fois par jour la fermeture de la cage. On
    ne peut m'empêcher de passer des heures devant. Quand l'attention se relâche,
    vite, je tends mes mains à travers les barreaux et je les lui donne à lécher. Le
    soir, avant de m'endormir, il faut que mon père m'emporte en pyjama devant la
    cage et que, quelques minutes, je regarde les yeux jaune soleil dans la nuit
    d'encre, que je m'avance et que je me perde dans ces yeux-là. 
    Le loup est mort près de Arles. J'avais huit ans. On n'est venu m'en prévenir
    avec des soins infinis, comme on devait informer un général d'une grave défaite
    de ses troupes. Je n'ai rien dit. La caravane s'est arrêtée un peu avant Arles, dans
    une décharge éclairée de coquelicots. Les hommes ont sorti les pelles, c'est moi
    qui ai guidé le cortège, j'ai choisi le coin le plus ensanglanté de coquelicots, on a
    creusé un trou, je me suis fâchée avec ma mère, finalement elle a cédé et on a
    exaucé mon souhait, on a glissé mon pyjama dans le trou, on a enveloppé le loup
    dedans." 
     
     
     
    Texte de Christian Bobin. 

     

    LES YEUX DU LOUP

     


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