• LA SQUAW AU CŒUR DE PIERRE

     

    La Squaw au coeur de pierre


    L’heure est venue, dit le bel Indien, je pars...

    

Un instant encore…fit la brune Indienne, sa jeune femme, en finissant de tresser la longue natte de ses cheveux sombres. Elle donnait l’air de se presser, mais en réalité, elle y mettait tout son temps. Ses doigts bronzés luisaient dans le matin qui tâchait de se dépêtrer de ses haillons de brumes.

-

     

    Je ne peux plus attendre ! répéta l’Indien, le soleil monte, la brume se dissipe…



     

    - Je viens ! Je viens ! reprit l’Indienne de sa voix flûtée, en feignant de chercher à travers ses colliers de wampuns un objet qu’elle ne trouvait pas.

-

    Je pars seul alors ! fit l’Indien


        •    –
Non ! …je t’accompagne jusqu’à la rivière…

    

Elle inspecta une dernière fois la tente.

    L’Indien, irrité, lui tira vivement le bras :

    

- Allons ! Tu sais bien que je dois partir ! Il avait élevé la voix. 



        •    L’Indienne le suivit, légère et Comme il devait être beau ! l’Indien, bientôt son mari, ramant impétueusement vers elle, les muscles tendus et les bras durcis. Ses cheveux d’aigle, ses yeux luisants, son corps hâlé. Et avec sur sa tête, les deux plumes dont les barbes se défaisaient dans le vent.

    LA SQUAW AU CŒUR DE PIERRE


      
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Un oiseau parfois tentait de le lui dire…le plus tendrement qu’il put. En modulant un peu pour que ce soit presque un chant. Mais l’Indienne, sourde, demeurait là, immobile, sans regarder l’oiseau. Le vent essaya lui aussi … avec des airs de violons, des bruissements dans les feuilles, des sifflements tordus. Mais l’Indienne, sans broncher, continuait de regarder au loin...


      
        •    

Son corps, avec le temps, durcissait. Elle ne sentait plus sur sa peau les becs durs des aigles, ni dans son être la morsure de la faim. Elle devenait rigide. Ses yeux, fixes comme la pierre, continuaient de scruter la rivière.

    

La rivière, à ses pieds, commença à ressentir une gêne. Elle roulait gauchement ses eaux ou bien refaisait, sans raison, la même vague. Elle n’osait plus demeurer calme, de crainte de refléter, avec le paysage des alentours, le corps statufié de cette femme qui obstinément fixait l’horizon.

    

Le vent en était troublé lui aussi. La présence de cette Indienne, plus têtue qu’un bouleau, l’intimidait, lui le vent des orages, le faiseur de tempêtes. Par conséquent, l’inventeur des naufrages ! Avec un air de rien, il soulevait de son haleine marine les sables et les poussières de la rive, les accumulant aux pieds de la femme calcifiée. Pendant que la rivière, confuse, furtivement reculait, le vent, avec patience, s’affairait discrètement autour de l’Indienne pour l’enterrer.

     

    

Il en fallut des jours et des nuits, des ans et des siècles, au vent pour accumuler assez d’humus et de calcaire pour enchâsser jusqu’à la nuque le corps de pierre de l’Indienne obstinée. La rivière s’en inventa des subtilités, s’en forgea des raisons, pour reculer. Histoire de ne pas être témoin des rides, des entailles profondes, que sculptait cruellement sur le visage de roc de l’Indienne fidèle le passage des ans.


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C’est pourquoi la rivière Saint-Maurice coule aujourd'hui - honteuse et les eaux basses - en retrait de la ville. Elle fait semblant d’ignorer que là-haut sur la colline, une grand-mère de pierre, au visage ravagé, continue de fixer de son œil de calcaire un point invisible,-et comme éternel sur l'eau... 

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    LA SQUAW AU CŒUR DE PIERRE



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